Brizio 70 sentait qu'un manque le rongeait ; d'abord insidieux, il était devenu malaise profond et d'autant plus étonnant que l'absence de sentiments était une donnée fondamentale de la Colonie. Cette absence de sensibilité avait été décidée, scellée des siècles auparavant, lentement intégrée au fil des générations et devenue normalité. Il avait été décrété que des sentiments provenaient tous les malheurs et que le plus haut degré de sagesse des Colons exigeait leur disparition en eux.
Pourtant, malgré cette anesthésie affective, la curiosité avait surgi, soudaine, aussi violente qu'inattendue, attisée par la découverte du coffret, véritable boîte de Pandore au contenu énigmatique. Certes, il se rappelait vaguement ce que les Anciens avaient transmis oralement comme Récits de l'Exil, histoires colportées sur l'écume du temps, devenues légendes éthérées, sans rapport aucun pour les Colons d'alors, avec la réalité et, surtout, avec la vérité... Il savait qu'au tout début de l'histoire de la Colonie, il y avait eu une autre époque et une autre planète, la Terre. Il savait que l'exil des Colons avait été permis par une technologie incarnant la gloire de l'esprit « humain ». Il savait que seul un petit nombre d' « humains » avait pu quitter la Terre et s'exiler ; un petit nombre constituait la Caste, ceux qui avaient juré, pour ne pas souffrir de l'exil imposé, de tout oublier d'abord et qui, dans un geste fondateur de la Colonie, avaient décidé de brûler toutes les archives, tous les documents évoquant cet Avant et cet Ailleurs...
La curiosité de Brizio 70 tournoyait autour de sa mémoire défaillante, revenait vers elle à l'improviste comme pour surprendre, sur son immensité vide, quelque relief nouveau qui pourrait la nourrir mais elle ne faisait sortir de l'ombre que d'infimes éléments, même s'ils surgissaient à présent, parfois de façon inopinée...
... Les Anciens disaient qu'un événement terrible, effrayant, d'une ampleur inimaginable, avait ravagé la sphère terrienne.
... Ils disaient que l'eau, que les mers avaient soudain submergé les terres et enseveli les villes.
... Ils disaient aussi que ce n'étaient pas seulement les éléments naturels qui avaient été atteints de démesure, de folie.
... Ils disaient également que la Terre, auparavant, avait été la proie de guerres violentes, de déchirements inouïs, que beaucoup de « pays » s'étaient battus pour leur « indépendance ».
... Ils disaient qu'à cause de cela, un jour, un grand mouvement uniformisant tous les pays avait vu le jour et que la Terre avait connu une « dictature » mondiale, opprimant les hommes, les exploitant et censurant toute pensée...
Brizio 70 ressassait ces éléments mais certains mots résonnaient en lui sans qu'il en comprenne le sens : « indépendance », « dictature », « censure »...
Sa curiosité en éveil l'empêchait de continuer à vivre normalement dans la Colonie, à effectuer ses tâches, comme les autres, car il voulait à présent SAVOIR...